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24.01.2008
La nuit de Valognes
« Ce soir, Don Juan va venir. Il ne sait rien, il croit se rendre à un bal, mais nous, cinq femmes, cinq femmes qu’il a bafouées, cinq femmes défaites que la mémoire torture, que le passé supplicie, cinq femmes ici ce soir le jugeront et le condamneront. Cette nuit, nous ferons le procès de Don Juan »
C’est ainsi que la Duchesse de Vaubricourt annonce son stratagème aux cinq femmes qu’elle a réunies, afin de condamner Don Juan à épouser sa dernière victime après un improbable procès qui tourne vite à la catharsis, et qui constitue le sujet de « la Nuit de Valognes ». La première pièce de théâtre d’Eric-Emmanuel Schmitt dresse le portrait d’un Don Juan vieillissant, assagi, même si le vieux lion rugit encore lorsqu’il est piqué au vif, comme c’est le cas dans la scène 3 de l’Acte II quand il retrouve la petite Angélique de Chiffreville qu’il devrait épouser:
La Petite : A quel Don Juan ai-je affaire… celui qui m’a aimée ou celui qui m’a quittée ?
Don Juan : C’est le même. Femelles ! Femelles ! … Cette mauvaise foi qui est le fumet de vos égoïsmes !... Quelqu’un vous flatte et prétend vous aimer ? Il est dans le vrai ! Il vous délaisse, il part, il ne vous aime plus ? C’est qu’il se trompe ! Il ne te viendrait pas à l’idée qu’un séducteur cherche quelque chose qu’il a définitivement obtenu une fois que tu t’es bêtement laissé séduire ? Il n’y a pas de raison de rester : la viande est morte !
La Petite : S’il a recommencé ailleurs, s’il erre sans cesse en se cognant de femmes en femmes, c’est qu’il ne trouve pas ce qu’il cherche, parce qu’il ne sait même pas ce qu’il cherche.
Don Juan : Et que chercherait-il qu’il ne trouverait donc pas ?
La Petite : Cette question !... L’amour bien sûr.
Don Juan : Voilà, le mot est prononcé, tu as tout dit : l’amour ! Pauvre fille, à soixante ans tu diras « Dieu » comme tu as dit « l’amour » à vingt, avec les mêmes yeux, avec la même foi, le même enthousiasme. C’est bien une femme qui parle.
La Petite : Et c’est bien un homme qui raille ! Reconnaître qu’on a un cœur, un cœur insatisfait, un cœur brisé : quel déshonneur ! Comme si le fait de pisser debout était incompatible avec les sentiments !
[…]
Don Juan : Pourquoi vous êtes-vous mis en tête que je cherchais quelque chose ? Je ne cherche rien, je prends, je cueille les pommes sur l’arbre et je les croque. Et puis je recommence parce que j’ai faim. Vous appelez ça une quête ? Je dois avoir trop d’appétit pour vous : ma bouche a voulu goûter tous les fruits, toutes les bouches, et diverses, et variées, des dodues, des humides, des tendres, des fermées, des ouvertes, la bouche étroite de la prude, les lèvres rentrées de la sensuelle, la lippe épatée de l’adolescente, j’ai tout voulu. Les hommes m’envient, petite, parce que je fais ce qu’ils n’osent pas faire, et les femmes m’en veulent de ce que je leur donne du plaisir à toutes. A toutes !
La petite : Sornettes ! Les hommes vous haïssent parce que vous volez leurs épouses ou leurs sœurs, et les femmes parce que vous les abandonnez après leur avoir fait les plus douces promesses. Ni un saint, ni un héros, Don Juan, ne vous leurrez pas, mais un escroc, un petit escroc de l’amour.
Don Juan : Sornettes à votre tour ! Vous avez tous peur du plaisir, mais vous avez raison d’avoir peur : les forts seulement peuvent se l’autoriser. Imaginez ce qui se passerait si l’on disait au monde entier : « Posez vos pioches et vos aiguilles ! Notre monnaie c’est le plaisir ; prenez-le, ici, et sans vergogne, ici, maintenant, et encore et encore ! » Que se passerait-il ? Plus personne pour travailler, pour suer, pour se battre. Des hommes inactifs, vaquant à leurs seuls plaisirs. Plus d’enfants légitimes ou illégitimes, mais une joyeuse marmaille avec trente-six mères et cent vingt pères ! Plus de propriété, plus d’héritage, plus de transmission des biens ou des privilèges par le sang, car le sang désormais est brouillé, il coule partout, et le sperme aussi. La vie comme un joyeux bordel, mais sans clients, sans maquerelles, avec rien que des filles ! Vous imaginez la pagaille ? Et l’industrie ? Et le commerce ? Et la famille ? Et les fortunes ? Il n’y aurait plus de pauvres, car la richesse ne serait plus d’argent mais de plaisir, et tout homme est suffisamment bien doté pour connaître le plaisir. Alors, petite, ne me sers pas ces discours que j’ai entendus cent mille fois, ces histoires de quête, de recherche… On ne cherche que si l’on n’a pas trouvé ! C’est le frustré qui cherche, l’heureux s’arrête. Et moi j’obtiens constamment ce que je veux des autres : mon plaisir !
Cette tirade magistrale illustre l’aspect philosophique du théâtre d’Eric-Emmanuel Schmitt, puisqu’elle elle nous fait entrer de plein pied dans la dialectique du libertin et du moraliste. Don Juan n’a rien perdu de ses convictions hédonistes, il balaye du revers de la main le mensonge romantique, qu’il dénonçait déjà dans l’Acte I : « Il y avait là une jeune fille qui chantait entourée de jeunes garçons du voisinage […] mais elle, elle ne les voyait pas, elle attendait son prince avec une foi d’enfant, ainsi qu’on le voit dans les livres dont, déjà, elle abusait. » Car le mensonge romantique ne sert pas le bonheur individuel instable par nature, mais l’organisation sociale basé sur une cellule familiale stable (société qui ne connaît pas encore le préservatif grâce auquel le sexe perd sa nocivité sociale) Pourtant, Don Juan s’apprête à abdiquer, à se marier non pas par conformisme ou par romantisme, mais par dépit : il a éprouvé un amour impossible pour le frère d’Angélique, le chevalier de Chiffreville qu’il a tué en duel, et il est prêt à se marier avec Angélique pour expier une faute qu’il ne se pardonne pas.
Dans la Nuit de Valognes, Eric-Emmanuel Schmitt démystifie Don Juan. Ce n’est plus le Dieu vivant du libertinage insensible à la douleur humaine, c’est un homme pétri de doutes qui vit les affres de l’amour dont le Don Juan de Molière était exempt. Notre ami Georges a écrit que cette pièce tue le mythe, et ce n’est pas faux. Mais si Eric-Emmanuel Schmitt le tue, c’est en lui donnant Vie. Et cette pièce nous fait lentement sortir des sillons de la philosophie avec une subtile symbolique chrétienne subversive…
Chez Molière, Don Juan meurt en touchant la statue du commandeur qui est une allégorie du Dieu vengeur, le Dieu des armées, celui de l’ancien testament. De la même manière, le Don Juan d’Eric-Emmanuel Schmitt rencontre le chevalier de Chiffreville à la scène 4 de l’acte III :
Sganarelle : Mon Dieu, mon Dieu… Là… mon maître… une apparition.
Don Juan : Encore !
Sganarelle : Ah, c’est terrible… il pointe la main vers nous… c’est la vengeance…
Don Juan : Et qu’as-tu vu cette fois-ci ? Dieu ou le diable ?
Sganarelle : Là… Là…
Don Juan : J’ai remarqué, Sganarelle, que selon les époques, les mystiques aperçoivent le Christ nu sur la croix ou bien couvert jusqu’au nombril. Au fond c’est pour cela qu’on devrait vous croire, vous autres, les inspirés : vous êtes incapables d’inventer quoi que ce soit !
Sganarelle : Là… Là… La statue !
Don Juan :Eh bien quoi, la statue ?
Sganarelle : Elle bouge…
Don Juan : Une statue qui bouge c’est très rare, elle a dû sauter de son socle […] Comme c’est curieux. C’est vrai, elle tend la main.
Sganarelle : Ne la touchez pas, il ne faut pas.
Don Juan : Mais voyons, elle me tend la main.
Sganarelle : Elle va vous brûler.
Don Juan : C’est si simple.
Et c’est ainsi que Don Juan prend la main du jeune chevalier de Chiffreville hilare, début d’une étrange complicité entre eux. Chiffreville boit pour oublier son homosexualité alors qu’on le voit en compagnie de prostituées. Jaloux, Don Juan séduit Angélique autant par vengeance que par dépit de ne pouvoir aimer le chevalier. Ce jeune homme provoque alors Don Juan afin de se faire tuer par celui qu’il a aimé, dans la scène 12 de l’acte III :
Don Juan : Mais j’étais prêt à vous rendre votre affection.
Le Jeune Homme : Mon affection, peut-être, mais mon amour ?
Don Juan : Chevalier !
Le Jeune Homme : Ne répondez pas, Don Juan, vous ne diriez que des bêtises. Vous savez… Fiammetta… je ne l’ai pas touchée… je la payais pour qu’elle fasse croire à nos débauches… je voulais donner le change. Vous appréciez le sexe et le destin vous envoie l’amour sous une forme que vous ne pouvez désirer. Puni !... Moi, j’étais fait pour aimer, mais pas là où il fallait, ni comme il fallait. Puni aussi. Mais pour quoi ? Pour quelles fautes ? Est-ce Dieu ou les hommes qui sont mauvais ? Pourtant Dieu existe, Don Juan, Don existe. Car ce que j’ai senti pour vous, c’est cela, Dieu.
Don Juan : alors si Dieu est là, en vous, en moi, dans votre cœur et dans le mien, pourquoi mourir ? Ce carnage…
Le Jeune Homme : Pour ne pas vivre à vos côtés sans pouvoir… Et puis mourir pour vous le dire, et que vous me le disiez. Car vous me le dites aussi, Don Juan, vous me le dites bien ?
Don Juan : Je vous le dis.
Le Jeune Homme : Oh oui, dites-le-moi, mais pas avec les mots, ils ont traîné dans toutes les bouches, dites-le-moi avec les yeux.
Le dénouement de la Nuit de Valognes est bien différent de celui du Don Juan de Molière : Au lieu d’être irrémédiablement condamné par Dieu, le Don Juan d’Eric-Emmanuel Schmitt est pardonné : il n’est plus condamné au mariage expiatoire auquel renonce Angélique, et il naît de nouveau à l’aube qui marque la fin de la pièce.
Madame Cassin : Mais Don Juan rejoint le jour ; un homme naît.
La Duchesse : Un homme ? Un petit homme, oui…
Madame Cassin : Un homme, c’est toujours un petit homme.
La Duchesse : Eh bien quoi, Sganarelle ?
Sganarelles : Mes gages, Madame, mes gages… Il me les a donnés !
Il y a sans doute de nombreux symboles qui m’ont échappés, mais je crois en avoir saisi assez pour comprendre que cette pièce décrit une conversion chrétienne. Cela n’est guère surprenant quand on connaît le parcours spirituel de l’auteur et la première position qu’occupe cette pièce dans le recueil où elle est publiée, « THÉÂTRE », avec la spiritualité comme fil conducteur. Ce qui l’est davantage, c’est que si Don Juan est le pécheur pardonné par la rédemption de l’Amour, cet amour divin lui a été transmis par le Chevalier de Chiffreville qui s’est sacrifié pour le pardon de Don Juan, et on se retrouve avec un homosexuel refoulé pour figure christique ! Vertigineux...
Pour conclure ce long développement, où je me suis attardé sur certains aspects de la pièce sans pouvoir aborder les réflexions qu’inspirent les personnages secondaires, je crois que La nuit de Valognes est un texte à tiroirs qui, sous un premier aspect divertissant, offre non seulement un second niveau de lecture philosophique, mais aussi un troisième niveau mystique. Une pièce à lire et à relire, une pièce à méditer en somme.
Vagant
08:00 Publié dans Art | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Théâtre, Art, La nuit de Valognes, Eric-Emmanuel Schmitt, Vagant









Commentaires
A propos du Don Juan de Moliere, je viens de decouvrir cette analyse aussi erudite que decapante:
http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/2007/06/le-fou-de-dieu-molire-dom-juan.html
Ecrit par : Vagant | 30.01.2008
Chère Vagant,
je ne connais pas cette pièce de Schmitt qui est un auteur que je n'apprécie pas. Votre note me donne malgré tout envie d'y revenir. De ce que vous en dîtes, j'ai l'impression que Schmitt a perçu l'un des aspects essentiels de la personnalité de Dom Juan, à savoir la faiblesse, la détresse. Il semble cependant faire de sa quête une quête charnelle, ce qui, comme vous le savez, ne me semble pas être le cas, du moins essentiellement, celle-ci n'étant que le substitut d'une autre quête. La recherche sexuelle est liée à celle du sens. Ce n'est pas une nouveauté, il suffit de se référer au Banquet de Platon et plus particulièrement au mythe des androgynes raconté par Aristophane. La sexualité est une métaphysique.
Amicalement.
Ecrit par : Bartleby | 02.02.2008
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