03.01.2008
La voie lactée (1)
« Madame Muriel Dupré! Nous demandons madame Muriel Dupré à l'accueil du parc enchanté ! Madame Muriel Dupré ». Muriel tressauta en entendant son nom martelé par le haut-parleur, et elle bougonna à l’idée de devoir obéir à l’injonction nasillarde après avoir supporté le plus dur : une bonne queue pour pénétrer dans l'antre des extases célestes, et devoir abandonner sa place au dernier moment dans la file d’attente pour la voie lactée.
- Ecoute mon chéri, je vais voir ce qu'ils me veulent, reste là avec la petite ! Dit Muriel à son mari.
- Tu ne veux pas qu'on t’accompagne ? Répondit-il sans entrain.
- Ah Non ! Répliqua sa fille, c’est maman qui a été appelée au haut parleur. Moi, je reste avec papa !
- Je vais y aller, renchérit Muriel de mauvaise grâce, la petite tient tellement à sa voie lactée. Je vous attends à la sortie de ce manège. Tu sais, moi, ces trucs là…
Sur ces mots, Muriel fila vers l'entrée du parc, obéissant au haut-parleur qui la haranguait et furieuse à l'idée de ne pas pouvoir raconter son aventure spatiale à ses collègues.
- Madame Muriel Dupré ?
Muriel reconnu la voix hargneuse du haut-parleur, en complète dysharmonie avec le physique fluet de la jeune fille de l'accueil qui la toisait avec un petit sourire en coin.
- Oui, que se passe-t-il ? Répondit Muriel d'un ton agacé où pointait un zeste d’inquiétude.
- Dépêchez-vous! Vous êtes attendue au show spécial sur le bateau des pirates !
- Show spécial ? Quel show spécial ?
- Mais enfin ! Le show spécial auquel vous vous êtes inscrite ! Vous avez été sélectionnée parmi plus de deux cents candidates ! Vous n'avez pas reçu l'invitation par courrier ?
- Non.
- Ecoutez, vous n'avez que cinq minutes pour vous rendre au bateau des pirates, dépêchez-vous! La costumière vous attend !
« Show spécial ? Bon, c'est sûrement mieux que la voix lactée que tout le monde a déjà vu. Au moins, j'aurai quelque chose à raconter à Christelle qui se targue d'avoir tout vu… » Songeait Muriel en arrivant à l'entrée du bateau des pirates, où une petite femme rondelette l'attendait, costume en main.
- Madame Muriel Dupré ?
- Oui, c'est moi.
- Le show commence dans dix minutes, on a à peine le temps d'essayer votre costume !
- Costume ? Quel costume ?
- Mais un costume de princesse, celui de la belle au bois dormant ! S’écria la costumière en brandissant de la dentelle rose sous le nez de Muriel.
- Vous voulez dire que je vais devoir mettre ça ? S'exclama Muriel en désignant le costume rose bonbon au dos outrageusement nu.
- Bien sûr ! C'est ce qui était prévu !
- Mais, il est… il est…
- Ecoutez, pas le temps de tergiverser, toutes les stars portent un costume, ce n'est pas une Muriel Dupré qui va minauder ! Déshabillez-vous en vitesse!
- Les stars ? Répéta Muriel incrédule, le regard perdu vers d'autres étoiles autrement plus excitantes que la voie lactée en carton pâte.
- Enlevez tout ! Dépêchez-vous, enfin ! Ça commence dans cinq minutes!
- Georges Clooney… murmura Muriel, les yeux dans le vague, entièrement nue face à la costumière qui la jaugeait, professionnelle jusqu’au bout des ongles
- 38, 90, 60, 95 B ! Mettez-moi ça!
- Jude Law… souffla Muriel en enfilant le string rouge et le soutien-gorge pigeonnant assorti.
- Enfilez le costume, vite!
- Bruce Willis ! S'exclama la rêveuse en tournant sur elle même sous le regard critique de la redoutable costumière.
- Ça ne va pas ! Dit l’ouvrière survoltée en plongeant les mains sous la robe rose et elle abaissa brutalement le string de Muriel. Il dépassait du dos nu, c'est beaucoup mieux maintenant, ajouta-t-elle avec un sourire satisfait, avant de retrouver son visage farouche.
- Mais… et mon string ?
- Pas besoin ! Enfilez ces bas, mettez ces escarpins, et en scène ! Conclut-elle en assenant une forte poussée dans le dos de Muriel, ce qui la projeta au travers d'un rideau de velours.
En un instant, Muriel se retrouva catapultée sur le pont d’un vieux voilier en pleine mer. Incroyable ! Tout y était : le bastingage vermoulu en plastique, le cri des mouettes enregistré, le tangage hydraulique… il ne manquait que les embruns ! Mais à peine eut-elle le temps de réaliser tout cela qu'un excité à lunettes, dont les cheveux frisés semblaient faire un remake de Waterloo, l'interpella familièrement.
- Hé ! La belle au bois dormant ! Tu te réveilles ! Ça fait au moins cinq minutes qu'on t'attend ! Ramène tes fesses en vitesses !
- Oh ! Mais je vous prie d'être poli, on n'a pas gardé les cochons ensembles ! Rétorqua Muriel indignée.
- Si son altesse veut bien s'étendre ici et fermer les yeux, son excellence le prince charmant ne va pas tarder à arriver, répondit l'homme avec un sourire narquois, en désignant un hamac tendu en travers du pont.
À la lumière de l'éblouissant projecteur braqué sur elle, Muriel comprit que le frisé malpoli était probablement le metteur en scène d'un film d'époque, sans doute une grosse production digne d’un péplum hollywoodien dont elle s’était retrouvée figurante par les heureux hasards d’une homonymie. Elle avait donc toutes les chances d'être réveillée par le tendre baiser d'une star du cinéma déguisée en prince charmant ! Le simple fait d'imaginer la tête que ferait Christelle le lundi suivant en apprenant que Bruce Willis lui avait donné un langoureux baiser balaya ses derniers scrupules, et elle obtempéra sans broncher aux vociférations du frisé qui commençait à sérieusement perdre patience. Muriel s’étendit tant bien que mal dans le hamac instable, sous un projecteur si agressif qu’elle ferma les yeux sans qu'on le lui demande. Un retentissant « Silence ! On tourne ! » confirma son intuition, et elle attendit la merveilleuse délivrance en passant subrepticement sa langue sur ses lèvres entrouvertes pour qu'elles brillent bien.
Enfin, Muriel entendit des pas qui s'approchaient, puis une voix masculine, au fort accent italien. « Oh, voici enfin ma princesse endormie. Hummm bellissima ! Je vais la réveiller de ce pas ! » Une rapide analyse de la situation lui laissa penser que Ricky Martin incarnait probablement le prince charmant, dont elle sentait déjà l'haleine mentholée, les douces lèvres qui se posaient sur les siennes, sa langue qui s'immisçait dans sa bouche, qui la cherchait, la débusquait… « Moi qui croyait que les baisers de cinéma, c’était pour de faux… il sait y faire le Ricky ! » se dit Muriel en s’abandonnant au voluptueux baiser, avant d'ouvrir les yeux à regret selon le conte pas si enfantin.
« Mais… mais… c'est Rocco Siffredi ! » fût-elle sur le point d’hurler. « Mais ferme les yeux bon sang! C'est tout ce que tu as à faire ! » Hurla aussitôt le frisé. « Ferme les yeux ma jolie ! » reprit Rocco un ton plus bas, avant de roucouler à l’oreille de Muriel : « Ne t'inquiète pas, yé sérai doux et tendré avec toi ! »
Muriel referma aussitôt les yeux, moins pour obtempérer aux gesticulations du frisé que pour essayer de faire le point sur la situation. En vain. Les idées se bousculaient dans sa tête : « Soit tu assistes à une reconversion soft du fameux Rocco, soit tu es en plein tournage pornographique, auquel cas un gros calibre risque de te télescoper rapidement… Dois-tu partir en hurlant ? Te prêter à cette mascarade d'époque ? Raconter demain à Christelle comment tu as taillé une pipe à Rocco Siffredi ? »
par Vagant
08:15 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Fiction, Erotisme, Vagant









Commentaires
Le bonheur est près Dupré
C’est un conte de Noel humoristique ? décalé, comme il se doit.
J’ai bien ri, mais...dites-moi, le metteur en scène, il dirige à la baguette ?
Vous pouvez regardez, mais surtout, pas de commentaire,
je lui aurais bien ébouriffé ces boucles, rhooooo
je préfère quand même les génies de lampes orientales, avec eux tout est accordé.
Si j'en trouve une, je vous appellerais, et...
Vous feriez parti de mon jeu de 7 familles, ainsi qu'Ysé ;-)
Ecrit par : MarieM | 03.01.2008
hmmmm, moi j'ai pense aux "Passagers du vent" (avant la chute :-))
Ecrit par : columbine | 03.01.2008
tsi hi!
@MarieM: m'est avis que, ce texte étant signé Vagant (aussi conu sous le vocable de Grand Branleur Devant L'Eternelle Fugacité de la Blogo'), le metteur en scène dirige plutôt à... la braguette!
@Ysée : me disais aussi, c'est pas ton style.
@columbine : hmmmm, quelle BD!
Ecrit par : tiniak | 07.01.2008
Et la suite, elle vous fait toujours rire ?
Ecrit par : Vagant pour MarieM | 11.01.2008
Les passagers du vent ? du petit vent de folie peut etre...
Ecrit par : Vagant pour columbine | 11.01.2008
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