27.10.2007
De la débauche et de la volupté

DIDEROT. C’est cela. L’homme est comme une pompe qu’il faut régulièrement vidanger.
MME THERBOUCHE. Comme c’est joliment formulé ! Je me disais que c’était peut-être justement cela, votre infirmité, à vous, les hommes.
DIDEROT. Nous ?
MME THERBOUCHE. Vous n’assouvissez pas vos désirs, vous vous en délivrez. La faiblesse de l’homme vient de ce qu’il éjacule. Nous, femmes, nous faisons preuve d’une vitalité sans fin, nous n’avons rien à perdre dans l’amour, nous sommes… inépuisables.
DIDEROT. Comme vous savez promettre…
MME THERBOUCHE. Vous autres, hommes, vous ne serez toujours que des débauchés, jamais des voluptueux.
DIDEROT. Quelle différence ?
DIDEROT. Vous vous laissez abuser par ce que notre jouissance peut avoir de spectaculaire. Croyez-moi, elle ne se limite pas à ce crachat de gargouille. Il y a l’avant, l’après ; je suis un débauché très voluptueux…
Ce divin marivaudage s’inscrit dans une petite série de réflexions philosophiques à partir d’une pièce de théâtre d’Eric- Emmanuel Schmitt : Le libertin.
Dans la scène 10, Diderot tente de séduire une aventurière qui ne demande qu’à l’être, ce qui est le prétexte pour poser une question d’actualité : Les libertins contemporains ne sont-ils dans leur immense majorité que des débauchés avides de dégorger leur asperge, alors que les libertines seraient toutes des modèles de volupté ?
Plus généralement, ce dialogue évoque la différence entre le désir cérébral et le besoin physiologique. D'aucuns comme Paul Claudel ou Maurice Merleau-Ponty pensaient que le désir atteint son sommet dans la relation sexuelle. En effet, faire l'amour -et les femmes en savent quelque chose- c'est s'ouvrir à l'autre, l'accueillir et partager avec lui un véritable échange. C'est en ce sens que Merleau-Ponty a écrit :"le désir c'est se faire le dedans de son dehors et le dehors de son dedans". Le désir, contrairement à l'envie qui naît d'une jalousie ou d'une frustration, invite à une ouverture sur ce qui n'est pas soi, d'où sa richesse. L'envie, elle, même si le langage courant l'apparente très souvent à du désir, serait plutôt la structure de fond de la pulsion. Et à en croire Freud, la pulsion est une poussée irrépressible en vue de supprimer un état de tension; certes on pourrait y voir une métaphore phallique... Mais est-ce uniquement pour vidanger leur pompe ou se détendre que les hommes font l'amour ?
Si l'on admet donc que l'envie est une pulsion, on considèrera qu'elle correspond à une nécessité, un besoin. Or, le besoin se distingue du désir en ce sens qu'il est éphémère. Un nourrisson repu après avoir tété son biberon en est l'illustration. L'envie n'obéirait donc pas à une logique qui fait sens mais à des besoins naturels (comme se nourrir) ou artificiels (dépenser de l'argent, suivre la mode et la société de consommation par exemple). Ne dit-on pas "une envie passagère", "j'en avais envie", "j'ai envie de toi" et toutes sortes d'expressions marquées par le sceau de l'immédiateté ? Ainsi, la pulsion, contrairement au désir, ne vise d'autre but que celle d'être assouvie et meurt une fois qu'elle est satisfaite, là où le désir ne cesse de se creuser alors même qu'il est ou a été comblé.
A la lecture de la scène 10 du Libertin, l'on se demande donc à travers le débat qui oppose Diderot et Mme Therbouche si les femmes auraient l’apanage du désir, et les hommes celui de l’envie... Est-ce ainsi que l'on peut séparer débauche et volupté ? Ou y'auraient-il des hommes, qui, à l'instar de Diderot seraient des débauchés très voluptueux ?
08:05 Publié dans Réflexions et pensées | Lien permanent | Commentaires (39) | Envoyer cette note | Tags : Le libertin, Eric-Emmanuel Schmitt, Philosophie, Débauche, Volupté, Vagant, Note à quatre mains








